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Série « Les péchés capitaux de l’économie »

Épisode 1/3 : La paresse selon Paul Lafargue

Pourquoi les socialistes du XIXe siècle ont-ils revendiqué un droit à la paresse, dans le sillage de l'essayiste #PaulLafargue ?

Avec
#MarionFontaine historienne, professeure au Centre d’histoire de Sciences Po
#ThierrySuchère économiste, maître de conférence à L’université du Havre et membre de L'Équipe D'Économie Le Havre – Normandie (EDEHN)

Alors qu’en 1848, lors de la révolution, les socialistes réclament un droit du travail, Paul @Lafargue, homme politique et essayiste du XIXe siècle, réclame un droit à la paresse dans son ouvrage éponyme, paru en 1880. La défense du droit à des "moments de #paresse" paraît quelque peu déconnectée avec la réalité sociale de la société industrielle. En effet, on assiste au XIXe à ce que l’on pourrait qualifier d’accélération du temps et du travail, du fait de l’ #industrialisation et du progrès technique. Cette accélération s'explique notamment par la révolution des transports, l'émergence de nouveaux moyens de communication, et le rythme effréné imposé par la machine, qui impacte le rythme de vie et de travail de l’ouvrier.
Dès lors, une nouvelle culture du temps se met en place, avec l’industrialisation, la mise en place d’une quotidienneté en trois temps inégaux : celui réservé au travail, celui consacré au sommeil et le résidu, pour les loisirs. Ce n'est que durant la seconde moitié du XIXe siècle, que les #partissocialistes et les syndicats s'emparent de cette nouvelle problématique, celle du partage du temps de travail et de repos, et donc de la paresse.

La paresse, un concept provocateur à l'origine d'une réflexion autour de la réduction du temps de #travail
En 1880, au moment de la parution du " #DroitàLaParesse", les travailleurs travaillent 6 jours sur 7, de 10 à 16 heures par jour. La question de la réduction du temps de travail commence à se poser timidement, alors que l’idée même de #loisir n’existe pas dans les esprits des ouvriers… À cette époque, le loisir est perçu comme l'apanage d'une #classesociale : il est synonyme de femmes futiles et d'élégants dandys paradant sur les champs de course. Marion Fontaine explique cette conception moralisatrice, en ces termes : "Ce n'est pas le temps libre en soi qui est craint, c'est ce que les ouvriers en font. Si l'on se place dans le point de vue de la bourgeoise, ils pensent qu'ils se débauchent et se dépravent avec la prostitution ou l'alcoolisme. Au pire, ils vont utiliser ce temps pour aller protester ou manifester, et c'est ce qui est redouté. C'est l'idée que la paresse est la mère de tous les vices, y compris des vices politiques." Comment la paresse permet-elle, de manière subversive, d’interroger la domination des bourgeois sur les classes dominantes, les enfermant dans l’idée d’un loisir perverti ? Thierry Suchère raconte les enjeux de la revendication de la réduction du temps de travail : "Elle a un objectif principal : l'augmentation des #salaires. Dans un contexte où ils étaient relativement bas, l'objectif était de créer une rareté de l'offre du travail. Réduire le #chômage, pour faire en sorte que les salaires augmentent. On a retrouvé des cahiers de revendications des usines Renault de 1936, et on a remarqué que le temps de loisir était la onzième revendication, ce n'était pas primordial à ce moment-là. Il y a une différence entre temps libre et social, autonome et temps de #loisirs. "
Reconsidérer le temps de travail à l’aune du socialisme révolutionnaire
Dans son ouvrage, l'essayiste entreprenait donc une vive critique des #socialistes qui revendiquent le droit au travail, considérant, pour sa part, qu'il n'y avait de solution au problème du chômage, que dans la réduction de la durée du travail : "Il faut que le #prolétariat foule aux pieds les préjugés de la #moralechrétienne, économique, libre penseuse ; il faut qu’il retourne à ses instincts naturels, qu’il proclame les Droits de la paresse, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques Droits de l’homme, concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise ; qu’il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour."
Marion Fontaine conte l'importance des mobilisations révolutionnaires et populaires, et notamment celle du 1er mai par exemple, érigée comme date de rassemblement international des #ouvriers : "Quand les travailleurs s'arrêtent, c'est la société qui s'arrête. Par ailleurs, ça va devenir très vite une fête symbolique et militante extrêmement importante, avec son folklore, ses chansons et ses manifestations. Le #1erMai 1891 par exemple, des troupes tirent sur les manifestants et tuent y compris des femmes et des enfants. Il y aura des martyrs... Cela a été et va devenir l'un des points culminants du calendrier du mouvement ouvrier." Thierry Suchère rajoute : "Vous avez l'illustration parfaite de la conclusion du manifeste du parti #communiste, où les #prolétaires de tous les pays se sont unis, sur un même mot d'ordre, le même jour, à la même heure, partout dans le monde. C'est la fête des #travailleurs comme collectif, avec ses manifestations et ses drames."

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Série « “Accumulez, accumulez !” »

Épisode 3/3 : Pourquoi tant d'objets ?

Comment l’accumulation est-elle devenue un principe maître de nos sociétés modernes ?

Avec
Valérie Guillard Professeure à l’université Paris-Dauphine, auteure de « Comment consommer avec sobriété » (Éditions De Boeck, 2021) et co-auteure du rapport « Penser la sobriété matérielle » publié par l’ADEME (2019)
Sophie Dubuisson-Quellier sociologue, directrice de recherche CNRS et directrice adjointe du Centre de sociologie des organisations (CSO), spécialiste de la consommation « engagée »

Durant les Trente Glorieuses, l’un des indicateurs du niveau de bien-être des Français correspondait à la quantité moyenne de déchets qu’un ménage émettait - ce qui en dit long sur les pratiques accumulatrices de la société de consommation, mais aussi sur un #consumérisme inconséquent. L’accumulation des objets recouvre en effet deux réalités distinctes (qui ne sont cependant pas tout à fait opposées) : le fait d’acheter toujours plus d’objets, mais aussi le fait de les conserver.

Une société de l’abondance : l'obsession des objets

La consommation d'objets et de produits manufacturés est devenue centrale dans les économies : l’accumulation d’objets naît certes de l’émergence d’une société de consommation, mais cette dernière provient d’une certaine organisation de nos sociétés comme marchandes. Selon Sophie Dubuisson-Quellier "dans toute l'histoire de la consommation, on trouve d'abord un rôle assez moteur de l'offre et de la problématique des producteurs, qui doivent écouler des quantités croissantes de biens sur les marchés. Ceci augmente le régime d'une consommation aspirationnelle, où chacun aspire à participer à la société par sa consommation et donc à devenir acquéreur de biens auxquels il n'avait pas accès précédemment. Et cela dépasse la consommation de biens eux-mêmes et concerne aussi les services, tels que le voyage en avion, qui est encore très aspirationnel pour une partie de la population". À partir de l'après-guerre, pour vendre toujours plus, des stratégies marketing sont mises en place, Valérie Guillard précise "ce sont des techniques extrêmement puissantes qui attisent toujours l'envie, le désir d'acheter. Par la #publicité, il y a une construction sociale qui est le fait d'associer la consommation au bonheur, et la consommation à la réussite personnelle".

Repenser l’accumulation : du trop-plein d’objets à la sobriété

Il arrive un moment où les objets nous envahissent, au point même d'éventuellement fragiliser nos relations sociales, selon #ValérieGuillard "la #consommation peut nous rendre complètement vulnérables, car quand nous sommes envahis par des objets en surnombre à la maison, cela peut générer du mal-être. Il y a bien sûr un mal-être lié à la frustration de ne pas pouvoir acquérir et cela est vrai dans différentes classes sociales, mais là, on parle du mal-être d'avoir trop de choses. Il y a une charge très forte des objets, parce que les objets parlent, on dépose des affects sur les objets". Cette lassitude causée par un excès d'objets est peut-être une des explications au désir de sobriété qui apparaît aujourd'hui, #SophieDubuisson-Quellier précise "c'est effectivement un thème qui monte très fort, mais qui est finalement assez peu connecté à cette question de l' #accumulation. Pour l'instant, la #sobriété est cadrée comme une pratique de modération dans un contexte où l' #énergie n'est plus aussi abondante et devient plus coûteuse. Ce thème de la sobriété, qui était presque tabou dans le discours public ces dernières années, est devenu un moyen de régler toute une série de problématiques collectives".

Bibliographie

Valérie Guillard : Boulimie d’objets : l’être et l’avoir dans nos sociétés, De Boeck, 2014
Sophie Dubuisson-Quellier : La consommation engagée aux Presses de Sciences Po (2009 réédité en 2018)

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